(Crédit image: Wikipedia)
Le 27 janvier il y a 80 ans, les gens dans la rue s’étreignaient et pleuraient de joie. Ils célébraient la fin d’un siège de près de 900 jours que les forces soviétiques venaient de lever après des batailles féroces. Exactement un an plus tard, l’Armée rouge libérait Auschwitz. Aujourd’hui encore, en se promenant dans la principale avenue de Saint-Pétersbourg (le nom d’origine rendu à Leningrad), la perspective Nevski, on remarque un panneau bleu peint sur un mur pendant le siège : « Citoyens! Ce côté de la rue est plus dangereux pendant les bombardements ».
Le blocus a été mis en œuvre par les forces terrestres et navales de l’Allemagne, de la Finlande, de l’Italie, de l'Espagne et de la Norvège. La ville fut assiégée trois mois et demi après le début de la guerre déclenchée le 22 juin 1941 par une coalition encore plus grande de l’Europe réunie sous la croix gammée. Sous la direction de l’Allemagne, des soldats de douze pays ont combattu en URSS : Roumanie, Italie, Finlande, Hongrie, Slovaquie, Croatie,
Espagne, Belgique, Pays-Bas, France, Danemark et Norvège. Deux millions d’entre eux sont partis en guerre contre l’Union soviétique en tant que volontaires.
La guerre contre l’URSS est très différente de celle que l’Allemagne avait menée en Europe occidentale. Il s’agissait d’une guerre d’anéantissement (Vernichtungskrieg). Le Troisième Reich voulait un espace vital à l’Est (Lebensraum im Osten), mais il n’avait pas besoin des gens qui y vivaient. En fait, la guerre contre l’Union soviétique était une guerre coloniale.
Considérés comme des sous-hommes (Untermenschen) les Soviétiques étaient destinés à être liquidés, affamés ou réduits en esclavage. Leurs terres devaient être colonisées par des « Aryens ». Pour exprimer son point de vue en termes raciaux familiers aux Européens, Hitler qualifiait la population soviétique d’»Asiatiques ».
Des millions de civils soviétiques – Slaves, Juifs, Tsiganes (Roms) et autres – ont été systématiquement mis à mort. L’ampleur dépasse le génocide que l’Allemagne avait commis dans le sud-ouest de l’Afrique (l’actuelle Namibie) de 1904-1908 en massacrant tout aussi systématiquement des tribus locales Namas et Hereros. Bien sûr, l’Allemagne n’était pas une exception : les autres puissances coloniales européennes n’étaient pas en reste.
Les envahisseurs nazis ont résumé leurs objectifs avec clarté : Après la défaite de la Russie soviétique, il ne peut y avoir aucun intérêt à ce que ce grand centre urbain continue d’exister. […] Après l’encerclement de la ville, les demandes de négociations en vue d’une reddition seront rejetées, car nous ne pouvons et ne devons pas résoudre le problème de la réinstallation et de l’alimentation de la population. Dans cette guerre pour notre existence même, nous ne pouvons avoir aucun intérêt à conserver ne serait-ce qu’une partie de cette très importante population urbaine.
La dernière ligne de chemin de fer reliant la ville au reste de l’Union soviétique est coupée le 30 août 1941, et une semaine plus tard, la dernière route est bloquée . La ville est encerclée, les réserves de nourriture et de carburant se tarissent et un hiver rigoureux s’installe. Le peu que le gouvernement soviétique réussit à livrer à Leningrad est strictement rationné. À un moment donné, la ration quotidienne a été réduite à 125 grammes de pain fabriqué avec autant de sciure de bois que de farine. Ceux qui n’ont même pas eu cette ration ont été forcés de manger des chats, des chiens, de la colle à papier peint, et il y a eu quelques cas de cannibalisme. Les cadavres jonchaient les rues, car les gens mouraient de faim, de maladie, de froid et des bombardements.
Leningrad, une ville de 3,4 millions d’habitants, a perdu plus d’un tiers de sa population. Il s’agit de la plus grande perte de vies humaines dans une ville moderne. L’ancienne capitale impériale, célèbre pour ses magnifiques palais, ses jardins élégants et ses panoramas à couper le souffle, a été méthodiquement bombardée et pilonnée. Plus de 10 000 bâtiments ont été détruits ou endommagés. Cette opération s’inscrit dans la volonté de démoderniser l’Union soviétique, la faire sortir de la modernité. Leningrad devait être anéantie précisément parce qu’elle était un grand centre de science et d’ingénierie, qu’elle abritait des écrivains et des danseurs de ballet, qu’elle était le siège d’universités et de musées d’art célèbres. Rien ne devait survivre dans les plans nazis.
Hélas, ni les sièges ni les guerres coloniales n’ont pris fin en 1945. La Grande-Bretagne, la France et le Pays-Bas ont mené des guerres brutales dans leurs colonies tentant de « pacifier les indigènes ». Le racisme était officiel aux Etats-Unis, un autre allié de l’URSS dans la lutte contre le nazisme. Douze ans après la guerre, il a fallu la 101e division aéroportée américaine pour déségréguer une école à Little Rock, dans l’Arkansas. Les valeurs de tolérance qu’articule actuellement l’Occident sont récentes et fragiles. Le racisme explicite n’est plus acceptable, mais implicitement il reste bien présent.
Les vies humaines n’ont pas la même valeur, ni dans nos médias, ni dans nos politiques étrangères. La mort de trois soldats américains tués en Jordanie il y a quelques jours attire plus l’attention des médias que celle de centaines de Palestiniens tués tous les jours. Des sanctions sévères sont imposées à l’Iran pour son programme d’enrichissement nucléaire civil, alors qu’aucune n’est imposée à Israël pour son arsenal nucléaire militaire. Les puissances occidentales continuent de fournir des armes et un soutien politique à Israël qui impose un siège à Gaza, où la population civile est non seulement bombardée et pilonnée, mais aussi délibérément affamée et laissée mourir de maladies. Yoav Galant, ministre israélien de la défense, a été très clair lorsqu’il a déclaré : « J’ai ordonné un siège complet de la bande de Gaza. Il n’y aura pas d’électricité, pas de nourriture, pas de carburant, tout est fermé ».
La Cour internationale de justice (CIJ) a trouvé plausible qu’Israël commet un génocide des Palestiniens de Gaza. Or, sans surprise, Washington, qui continue de fournir à Israël les munitions, trouve que les accusations de génocide à l’encontre d’Israël étaient « sans fondement ». Londres, un autre fournisseur d’armes à Israël, les considère « complètement injustifiées ». Les Pays-Bas livrent à Israël des pièces pour les avions F-35 utilisés contre Gaza. Ayant autorisé, en vue de l’exportation vers Israël, une dizaine de millions d’euros pour la fabrication de « bombes, torpilles, roquettes, missiles, autres dispositifs et charges explosifs », Paris appelle la CIJ à bien vérifier s’il existe de la part d’Israël l’intention génocidaire.
Il s’avère que ce sont ces mêmes pays au lourd passé raciste et colonialiste qui sont complices actifs de la violence ayant causé la mort de près de 27 000 Palestiniens, dont 18 000 femmes et enfants. L’Allemagne qui a commis deux génocides racistes au vingtième siècle intervient à la CIJ en tant que tiers en faveur d’Israël. Elle rejette « avec véhémence » l’accusation contre Israël et décuple ses exportations d’armes vers ce pays.
Par surcroît, ces mêmes pays occidentaux viennent de suspendre le financement de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient. Cette décision a été prise à la demande d´Israël qui milite depuis longtemps pour l'abolition de cette agence essentielle à la survie même des Palestiniens. En se basant sur les allégations de ses services de renseignement, Israël a accusé quelques employés de l’agence, qui en a plus de treize mille à Gaza, de collusion avec le Hamas. Ce coup est porté alors que les Palestiniens font face à une catastrophe humanitaire frôlant le génocide.
Ayant acquiescé à la colonisation israélienne de la Palestine occupée, ces pays à l’expérience coloniale récente appuient activement cette guerre de « pacification des indigènes » à Gaza.
La commémoration du siège de Leningrad sur le fond de la tragédie de Gaza montre que l’accusation que le poète martiniquais Aimé Césaire a lancé à l’Européen en 1955 reste toujours actuelle : “Ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l´humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d´Algérie, les coolies de l´Inde et les nègres d´Afrique.”
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